#2 La vie devant soi

J’ai longtemps dit que je ne voulais pas vraiment d’enfant. Parfois c’était le bon mec mais pas le bon moment, parfois c’était le bon moment mais pas le bon mec, ou ce n’était ni l’un ni l’autre ou je n’avais pas de mec. C’est plus facile d’éluder la question quand on ne peut pas vraiment se projeter.

Je ne fait pas partie de ces femmes « qui ont toujours su », qui se sont toujours imaginé avec une famille. J’ai un peu laissé faire la nature au gré des rencontres, bien que consciente qu’il y avait problème, je n’ai cependant pas focalisé là-dessus puisque rien n’était officiel d’un point de vue médical (Et je n’aimais pas spécialement les enfants pour être toute à fait honnête). Et puis la vie, l;approche de la quarantaine, tu rencontres quelqu’un, c’est le bon moment (On ne lance pas la fusée Ariane mais disons que les planètes s’alignent et qu’il ne faut pas trainer) et là, ça ne marche pas.

Je me souviens très bien la première fois que j’avais consulté au sujet de mes doutes sur ma fertilité. Mon gynéco ressemblait à Simone Signoret dans Madame Rosa (ça n’est pas un détail très important je vous l’accorde). J’avais vingt cinq ans. J’avais arrêté de prendre la pilule depuis un an. Je suis arrivée dans son cabinet par une riante journée avec six mois de courbes de températures sous le bras et beaucoup de questions (que je n’ai jamais pu poser).

Madame Rosa (appelons-le ainsi) m’a fait un très bref examen puis m’a fait part de sa conclusion:

« Écoutez mademoiselle, pour faire un enfant ou savoir si on peut en avoir il n’y a pas pas trente six solutions, il faut essayer et essayer encore. Mais au fait, Pourquoi votre conjoint ne vous accompagne pas? Je ne veux pas avoir cette conversation sans la présence de votre conjoint! »**

Peut-être que mon compagnon travaillait, peut-être que j’avais envie de garder pour moi le contenu de cette conversation (c’était ma chatte après tout), peut-être que je me réservais le droit d’annoncer moi-même ma potentielle infertilité? Peut-être que, tout simplement on peut s’interroger sur sa fertilité sans que sa matrice soit sponsorisée par un mec. Toujours est-il que je ne suis jamais retournée chez ce gynéco. J’ai traversé les années qui suivirent dans une espèce de flou, sans savoir vraiment si je pouvais ou ne pouvait pas, en me convainquant que, de toutes façons, je n’en voulais probablement pas. Je demandais mollement à mes gynécos si l’on pouvait faire quelques test, sans beaucoup plus de succès puisque j’étais soit célibataire, soit fraîchement en couple soit dans une relation où la question ne se posait pas. Il faut croire que tous les gynécologues que j’ai rencontré se sentaient plus concernés par ma situation conjugale que par ma capacité à donner la vie ou non. J’ai toujours ressenti un jugement de la part du corps médical, là où il me semble tout à fait légitime de m’être interrogée. Je n’étais pas une écervelée irresponsable, je me sentais concernée par ma santé.

Une quinzaine d’années plus tard, je rempli enfin tous les critères qui me permettent d’interroger des spécialistes, sans que l’on me colle un procès d’intention pour usage abusif de mon utérus, ni une enquête de moralité. Je me suis donc présentée dans une clinique de fertilité, accompagnée de mon mari.

J’avais 39 ans, j’essayais de procréer depuis environ deux ans. Je n’ai pas reçu l’accueil escompté. Pour commencer j’ai vu deux médecins différents en moins d’une heure, chacun d’entre eux m’a joué la même scène : Ils se sont armés d’un stylo et d’une feuille de papier pour m’expliquer a quoi ressemblait le cycle de la vie, mon utérus (un rond) et le pourquoi du comment tout ceci allait me coûter l’équivalent du PIB du Bangladesh (je venais d’emménager aux Etats Unis).

La consultation aura donc duré une heure et on m’a dessiné (assez approximativement) deux chattes en coupe, le schéma comprenant la situation idéale d’un troupeau d’ovules qui sourient 🙂 et gambadent gaiement dans une matrice. Puis vint l’illustration de mon propre cas, trois pauvres ovules qui tirent la gueule dans un champ de désespérance 🙁

La deuxième gynéco m’a lancé un regard interrogateur pour voir si j’avais bien compris la situation (il se trouve que je suis assez à l’aise avec des ronds dans des ronds et que je touche ma bille en smileys, donc oui, j’avais saisi). On m’a ensuite expliqué qu’à mon grand âge il n’y avait pas une seconde à perdre et que malgré le génie de la science, mes chances étaient maigres. J’ai tenté d’expliquer que ce problème existait depuis toujours, que potentiellement mon âge canonique n’était qu’un ajout à un problème déjà existant. La réponse était sans appel, je souffrais d’un truc hyper courant : Faible réserve d’ovules. J’étais si vieille, pourquoi n’étais-je donc pas venue consulter plus tôt? Par quelle diablerie m’étais-je vautrée dans la fange et le stupre durant quasi deux décades sans avoir prit soin de faire congeler mes oeufs? « Ça fera trois cent cinquante balles, vous réglez par carte? » Alors oui, j’aurais pu invoquer le fait que cela ne faisait pas en France « quand j’étais jeune », mes faibles revenus pour le faire à l’étranger etc… Mais j’ai ravalé mes pensées négatives parce qu’on venait de me mettre sous le nez le fait que j’étais en périménopause et il m’a fallu accuser le coup.

Je suis sortie du cabinet avec une prescription pour un mammogramme, une hysterographie et une envie de porter des bas de contention venue d’ailleurs.

Globalement mon ressenti c’est que quand j’étais jeune cette inquiétude ne semblait pas justifiée et quand j’ai commencé à vieillir, seul mon âge était la cause. En gros je ne saurais jamais ce qui clochait.

 

To be continued…

** J’espère que le sosie non-officiel de Simone Signoret est mort dans d’atroces souffrance, bouffé par des mites.